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SCIENCE ET ART, LA DOUBLE VISION.

Par Gonzague de Montmagner


« […] ce qui m’intéresse [Gilles Deleuze], ce sont les rapports entre les arts, la science et la philosophie […] comment est-il possible que, sur des lignes complètement différentes, avec des rythmes et des mouvements de production complètement différents, comment est-il possible [qu’ils] se rencontrent ? »

Pour Deleuze, art et science fonctionnent à l’image de lignes mélodiques indépendantes qui ne cesseraient pas d’interférer. En résulte alors des résonances qui, à une époque donnée, nous éclairent sur les différents circuits et matières à travers lesquels racine et travaille l’âme humaine. Ainsi, de la Terre tourne autour du Soleil à un sujet décentré de son moi conscient, les véritables révolutions de nos modes de pensée ont toujours été accompagnées de nouvelles perspectives artistiques. Si la révolution freudienne avait bien ouvert la porte aux mouvements dadaïstes et surréalistes, que pouvons-nous attendre de la révolution écologique ? De quelles interférences nouvelles vient-elle remplir notre version du monde ?

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photographie : matthieu dortomb



Révolution écologique ?


Un abandon des frontières de l’individu comme point de repère ? Une extension de notre esprit en surface, vers le dehors, vers un redimensionnement de la conscience qui, selon Stéphan Barron, nous permettrait à présent d’« imaginer à l’échelle planétaire » ? A la suite des travaux de l’anthropologue anglais Gregory Bateson, nous pouvons tenter de faire synthèse comme suit : nos actions, nos idées, nos prises de décision « sont immanentes dans un réseau de voies causales [l’esprit] dont les limites ne coïncident ni avec celles du corps, ni avec celles de ce qu’on appelle communément soi ou conscience ».

L’écologie est la fille légitime de la science. La philosophie s’étant, et pour diverses raisons, désengagée du champ d’étude de la Nature, ce sont donc la biologie (homéostasie) et la cybernétique (rétroaction) qui ont pour l’essentiel alimenté l’écologie, jusqu’à permettre à cette pensée de percer aujourd’hui dans notre champ social. Cependant depuis si peu, qu’il est encore bien difficile de définir précisément les impacts de cette encore verte révolution.

En conséquence, à un mode d’apprentissage du monde fondé sur un processus de découpage - ce qui est moi sujet, ce qui n’est pas moi objet - semble devoir se substituer un processus de couplage, difficile mise en équilibre d’éléments hétérogènes, mais aux degrés de souplesse compatibles (la guêpe et l’orchidée, la ville et son environnement, les différents degrés logiques dans la sphère des idées…). De ce point de vue, la nouvelle perspective écologique consisterait bien en un certain art de la composition de rapports. Une fois dit que ceux-ci acquièrent une certaine durée, c’est alors aussi bien l’art de coloniser de la roche nue, comme de contaminer un système de pensée.

Si nous devions prendre un exemple concret, pour l’artiste qui adopterait un tel regard, il conviendrait alors de rendre perceptible à la fois l’arbre et la forêt, sans que l’un ne masque l’autre. C’est-à-dire que l’arbre est saisi comme une configuration d’interactions appropriée aux conditions de vie de la forêt, elle-même association d’arbres dont les interactions produisent leurs propres niches écologiques (la forêt).


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photographie : laure maud



La rencontre de l’écologie et de l’art : défaire pour mieux relier et intégrer


Parmi les nombreux projets de l’œuvre d’art, l’un est de destruction. Le coup de marteau au sens nietzschéen.

Car c’est bien pour échapper à la menace d’une connaissance exilant l’esprit hors de la nature, que selon Jean Granier : « l’homme assigne une limite à sa véracité, il se fait l’avocat de l’apparence vitale : cette apparence sanctifiée grâce au renoncement lucide de l’esprit le plus véridique, c’est l’art ».

Multipliant les espaces de contact sensoriels, court-circuitant nos habitudes et schémas de pensées traditionnels, l’art facilite ainsi l’apprentissage de la nouveauté. Autrement dit, nous il permet d’appréhender l’écologie sans la rabattre à l’avance sur un découpage du réel formalisé en termes d’oppositions (artificiel/naturel, vivant/inerte, humain/non-humain).

Or pour Michèle Finck, ce qu’accomplit le danseur, c’est justement le dépassement des antinomies : « le corps dansant a le pouvoir d’unir les contraires, de laisser advenir, dans les contraires mêmes, une identité par le fond. ». C’est à dire que coexiste dans le coup de marteau, une visée intégratrice de l’art qui fait écho à l’objectif systémique de l’écologie. Une illustration nous en est donnée lorsque Bateson s’interroge sur ce qui fait le succès d’une œuvre par-delà les cultures de chacun. D’après lui, pour celui qui la parcourt, la grâce d’une œuvre d’art réside dans sa capacité à rendre accessible à sa conscience une information corrective sur l’intégration des multiples niveaux qui composent son esprit d’humain. Fonction positive, dans la mesure où : « ce que la conscience non assistée [par l’art] ne peut jamais apprécier, c’est la nature systémique de l’esprit ». Dès lors se pose une question fondamentale pour toute forme d’art concerné par une lecture écologique du monde : sous quelle forme et comment coder dans l’œuvre cette l’information corrective concernant l’intégration psychique des relations qui font la beauté de la nature ?




illustration : agata kawa



L’émergence de l’écoART


C’est donc tout en reprenant à son compte certains des aspects novateurs de ses prédécesseurs - rapport à la localité, travail de la matière naturelle – que se fonde progressivement l’identité propre de l’écoART autour d’une démarche plus éco-centrée. C’est-à-dire visant à travailler et intermédier le monde pour lui-même. Conjointement, les influences scientifiques sont également de plus en plus affirmées et le travail devient largement transdisciplinaire. Chacun apportant son champ d’expertise, la création relève alors de plus en plus d’un processus collaboratif dans lequel la figure de l’artiste créateur éclate pour devenir multiple.

Les premières traces de l’Environmental Art - terme générique désignant toute forme artistique en rapport avec l’environnement - remontent aux années 60’ avec l’émergence de mouvements tels que le Land Art ou l’Earthwork. Très globalement, ceux-ci correspondent à une logique de renouvellement des espaces d’exposition : sortir de l’univers clos de la galerie afin d’exploiter de nouveaux territoires et moyens d’expression. A ce stade, le croisement des pratiques avec la science reste encore faible, celles-ci n’intégrant que peu de la complexité biologique naissante. Les œuvres continuent ainsi de s’imposer à des écosystèmes qui ne demeurent qu’un medium au service de l’artiste, matière première d’une démarche encore assez largement anthropocentrée.

Lorsque l’artiste Ann T Rosenthal se demande ce qui peut bien unifier la grande diversité de l’ecoART, celle-ci identifie trois grandes valeurs communes :
*la reconnaissance de son appartenance à une communauté interdépendante (humain, non humain) sur un même territoire Terre ;
*l’usage d’un mode de pensée systémique qui vise à identifier des structures au sein d’une nature complexe et surabondante ;
*l’application des leçons tirées de l’étude des écosystèmes : le rôle majeur des diversités biologique et sociale, de la collaboration, de la pensée transversale, des principes de durabilité, équité et intégrité ;

Cette importance donnée à des notions largement pré-identifiées par la science nous précise donc très clairement que nous ne sommes plus en présence d’une simple réactualisation du rapport traditionnel de l’art à la nature ou d’une simple conception d’un art en harmonie avec la nature. Le codage de l’information écologique n’est donc plus seulement confiné dans l’expression d’une œuvre, mais dans une exigence de cohérence, main tendue vers la science, sensible et répétée tout le long de son cycle de vie, depuis sa conception et réalisation, jusqu’aux idées qu’elle promeut.

Interprétatif, l’écoART nous informe donc sur les processus naturels, les déséquilibres auxquels nous faisons face à travers la restauration esthétique d’écosystèmes dégradés. Pratique, il utilise les éléments naturels à travers des installations affectées par divers événements ou fonctionnant avec des matériaux et énergies naturelles. Expérimental, il donne à sentir de nouvelles possibilités de couplage avec notre environnement, exploitant ainsi la proposition de l’artiste canadienne Isabelle Hayeur : « entre les paysages et nous-mêmes existe une relation de réciprocité qui dévoile nos modes d’existence. »


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photographie : laure maud



Un jeu de la frontière mobile


Une grande majorité des productions de l’écoART sont éphémères, vaste ensemble d’installations in situe en relation directe avec un certain temps et un certain lieu. C’est-à-dire que le choix d’une implantation localisée est pensé de telle manière que le codage de l’information ne demeure plus circonscrit au strict cadre de l’œuvre, mais qu’il puisse s’étendre à son environnement.

Dans cette grande diversité des expressions de l’écoART, il est possible d’extraire deux formes redondantes de codage de l’information écologique dans l’œuvre : situer et plier.

Dans le cadre, aussi souple soit-il (champ de blé, forêt, ville), est mis en scène une configuration dynamique singulière. Une sorte de danse élaborée entre divers éléments et dont le but serait précisément de détecter et de classer d’autres modèles de danse. La tentative est de composer un organe sensoriel, pour le coup non localisable, capable d’intégrer les informations relatives aux différents changements dans l’environnement. C’est-à-dire qu’à l’interface, les installations sont conçues comme des prototypes d’interactions face-à-face avec le spectateur, mais qui engagent précisément plus que ce face-à-face en ce qu’elles peuvent justement capturer des éléments de leur milieu. En conséquence, le cadre de l’œuvre est échangeable, la frontière mobile et les règles du jeu de l’interaction variables. Car non seulement le cadre de l’œuvre n’est plus brisé par les variations du dehors, il se recompose, mais il est également partagé. Le moi et l’œuvre nous subissons les intempéries, les embouteillages… donne alors à sentir le système vivant et complexe qui englobe et porte nos deux existences, toujours susceptibles d’évoluer en fonction des idées du spectateur, des conditions bioclimatiques du site…


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illustration : nikita design



Intégrer c’est également plier le réel pour en rapprocher des bords. Pour Isabelle Hayeur : « la mise en relation de lieux, d’événements et de temporalités aux provenances diverses crée des rapprochements (géographiques et sémantiques.) Elle permet aussi de condenser les territoires pour rendre visible des étendues beaucoup trop vastes pour être contenues sous l’objectif. C’est une façon de faire entrer le hors champ à l’intérieur de l’image. En ajoutant des dimensions et des références supplémentaires aux réalités documentées, la construction peut ainsi révéler des aspects du monde que la captation seule n’arrive pas toujours à montrer. »



Conclusion


Si vous n’aviez plus qu’un œil, votre champ de vision se rétrécirait. Art et science interfèrent dans l’écoART de façon à nous proposer cette double vision qui permet de rendre de son épaisseur au réel. Sorte de Ping-pong entre deux focales afin de jouer sa partition dans une découverte encore à venir « la monstrueuse pathologie atomiste [Gregory Bateson] qui ne pourra être corrigée, en fin de compte, que par l’extraordinaire découverte des relations qui font la beauté de la nature. » Partition qui, par-delà les étiquettes, nous laisse à penser que si l’écologie est une chance de développement doux pour notre époque, l’art est une chance véritable de développement doux pour l’écologie. Car compte tenu de nos difficultés à intégrer le mode de pensée écologique à partir des substrats traditionnels qui fondent notre apprentissage (analyse, linéarité, séquence…), compte tenu de la déprise philosophique de notre temps, il existe dès lors un espace d’intervention entre l’art et la science, intercession qui se devrait précisément d’ouvrir à un principe d’attention au monde, voie d’accès douce nécessairement complémentaire des principes de précaution (monde interconnecté) et de responsabilité (pollueur/payeur). 



Notes


Références :

Gilles Deleuze : sur une ligne de Spinoza à Nietzsche, philosophe du désir et de l’affirmation, extrait d’après « Pourparlers », édition de Minuit (2003).

Gregory Bateson : anthropologue anglais ayant exploré des champs aussi variés que la cybernétique, la psychiatrie, l’écologie…divers extraits d’après « Vers une écologie de l’esprit » édition du Seuil (1996).

Michèle Finck est professeur de littérature comparée, ses travaux portent notamment sur la poésie moderne et les arts.

Jean Granier est agrégé de philosophie, docteur ès lettres, auteur de plusieurs ouvrages sur la philosophie de l’art.



article extrait du web(maga)zine GREEN IS BEAUTIFUL n°2 du mois de septembre 2007




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