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la chasse baleinière - de la consommation



QUELS ENJEUX DERRIÈRE L’INSISTANTE DEMANDE DE REPRISE DE LA CHASSE BALEINIÈRE ?
par Emmanuelle Grundmann


Source de nourriture, de matériaux de construction (fanons et côtes) et d’huile pour l’éclairage et le chauffage entre autres, les baleines ont probablement été chassées depuis la préhistoire. Des peintures rupestres datant du Paléolithique figuraient probablement déjà cette pratique. Cependant, au 19ème siècle, la chasse traditionnelle maniant le harpon à la main se substitue à une chasse industrielle. Auparavant, les baleines subissaient une simple chasse de subsistance de la part de certains peuples côtiers dépendant de ces grands mammifères marins pour survivre. Tout était en effet utilisé dans la baleine. Mais étant chassées à la main, seul un petit nombre était tué annuellement. Tout bascule en 1870 avec l’invention du canon lance harpon. De 150 baleines tuées dans les eaux japonaises par exemple, on passe rapidement à plus de 1000 grands cétacés et bientôt les baleines disparaissent des mers baignant le Japon et le même scénario se répète ailleurs. Très vite, de nombreuses espèces de baleines se voient menacées de disparition et l’homme continue la chasse et l’intensifie en construisant des stations baleinières, notamment au Pôle Sud, la première ouvrant ses portes en 1904, dans l’Antarctique. De quelques centaines de baleines capturées, le nombre passe en dix années à plusieurs milliers. Puis en 1925, les premiers navires-usines voient le jour. Ces bateaux très rapides disposent désormais des capacités nécessaires pour sillonner les eaux du globe, notamment l’océan Antarctique, où se réfugient de très nombreuses baleines.




photographie : cyril ruoso


Les baleines représentent un formidable enjeu économique au 19ème et dans le 20ème siècle naissant. La viande certes est intéressante, vu les grandes quantités fournies par une seule prise mais d’autres parties des baleines sont au moins autant prisées si ce n’est plus. L’huile tirée de la graisse par exemple. Avec celle du cachalot, on lubrifie des mécaniques de précision, crucial en cette ère industrielle naissante. Quant à l’huile de rorqual, comme la baleine bleue qui par individu fournit près de 30 tonnes d’huile, elle est utilisée pour l’éclairage urbain. Les fanons se transforment en ‘baleines’ pour les parapluies et les corsets, les intestins finissent en cordages et l’ambre gris, très recherché, est utilisé en parfumerie pour fixer les parfums.

Mais, au milieu des années 1930, c’est la catastrophe. D’innombrables navires russes, britanniques, allemands, norvégiens, japonais ou danois tuent baleine après baleine. La demande d’huile, de fanons ou d’ambre est très forte et en pleine croissance, cependant, en 1940, plusieurs espèces de baleines sont menacées d’extinction. Les eaux de l’Antarctique ont des allures de charnier. Face au dramatique constat montrant l’effondrement des populations de grands cétacés, la commission baleinière internationale est crée en 1946 comme garde fou. Cependant, la toute puissante industrie baleinière ne veut rien entendre des protestations de la CBI et la chasse continue de plus belle dans le but de faire toujours plus de profits. En 1965, la CBI interdit la chasse à la baleine bleue, mais les baleiniers ont plus d’un tour dans leur sac et ils vont tuer d’autres espèces plus petites, en grand nombre comme les marsouins ou les dauphins. Si certains pays abandonnent la chasse baleinière, d’autres redoublent d’activité comme les Russes par exemple qui, en 15 ans, massacrent, de manière illégale, plus de 90 000 baleines.
En 1975, l’association de protection de la nature Greenpeace envoie un zodiac s’interposer entre le canon-harpon d’un baleinier russe et une baleine. Mais le navire tire malgré tout, manquant le bateau mais pas le cétacé. Cependant, ces images d’une eau rougie par le sang de la baleine harponnée font le tour du monde et choquent l’opinion internationale. En 1985, avec un million de signatures, Greenpeace parvient avec la CBI à faire voter un moratoire interdisant la chasse baleinière et en 1994, l’océan austral devient un sanctuaire pour les baleines.




photographie : cyril ruoso



Cependant certains pays comme la Norvège ou le Japon continuent de chasser. Entre 1987 et 2001 ce sont plus de 5000 baleines de Mincke qui ont été tuées, au coeur du sanctuaire de l’océan austral. Ces pays utilisent une faille dans la CBI qui notifie qu’il est cependant, malgré le moratoire, possible de tuer quelques baleines dans le but de recherche scientifique. Mais de recherche, il n’est pas réellement question puisque la viande de ces baleines se retrouve finalement vendue dans les supermarchés japonais en boîte ou en barquette pour faire des sushis. Et quelles études nécessitent que depuis plusieurs décennies on tue des centaines voire des milliers de baleines ? Par ailleurs, il faut savoir que la viande de baleine, dauphin, globicéphale ou marsouin est très mauvaise pour la santé et les supermarchés ou restaurants ne devraient pas avoir le droit de la vendre. En effet, elle contient de forts taux de métaux lourds comme le mercure mais aussi des pesticides tel que le DDT à cause de la pollution très importante des océans.
Aussi, lorsqu’aux îles Féroé, les habitants se targuent de continuer à pratiquer une chasse traditionnelle lorsqu’ils massacrent des centaines de globicéphales également appelés dauphins pilotes, n’est-ce pas une tuerie gratuite puisque cette viande est immangeable et hautement toxique. **

** Grindatrap ou le massacre de dauphins pilotes aux îles Féroé.

Aux îles Féroé, dans l’Atlantique Nord, les dauphins pilotes sont chassés et consommés et ce, depuis le 16ème siècle au moins. Chaque année, ce sont environ 800 à 2000 globicéphales (dauphins pilotes) qui sont capturés. Certains parlent d’une chasse ancrée dans le quotidien des Féringiens depuis un millénaire. Plus qu’une habitude alimentaire dans le monde moderne actuel, le grindatrap est considéré comme un moyen de rassembler et de souder la communauté à travers le découpage et le partage de la viande. Le 4 août 2003, 150 dauphins pilotes gisaient sur le petit port d’une île des Féroé. Un véritable événement attendu avec impatience par la communauté locale car c’était le premier grindatrap depuis plus d’un an ! Une odeur douceâtre et insoutenable de sang envahissait l’atmosphère. Hommes, femmes et enfants étaient rassemblés autour des dépouilles, coupant, portant, observant et jouant parmi les globicéphales morts. Macabre vision d’un monde où les abattoirs n’existent pas et où le sang animal ne fait l’objet d’aucune censure. C’est une troupe entière qui a été massacrée, on compte même des femelles sur le point de mettre bas dans ce tableau macabre et la vision de ces foetus est insoutenable. En effet, aucune période de chasse n’est fixée et tous les animaux d’une troupe sont tués, femelles gestantes, allaitantes et jeunes compris. Probablement la seule chasse où capturer des femelles en période de mise bas est autorisée. L’argument utilisé tient cependant la route : une troupe amputée d’une partie de ses membres sera totalement déséquilibrée et aura du mal à réussir à survivre. Ne faudrait-il donc pas plutôt imaginer stopper cette chasse et pratiquer un autre type d’activités sociales ?
Une fois la troupe localisée en mer, elle a été rabattue vers une plage d’échouage et là, armés de grandes lames, les Féringiens les mettent à mort. Bientôt l’eau de la petite baie d’échouage se transforme en une mer de sang, rouge écarlate. Certes nous ne sommes pas face à une chasse industrielle comme c’est le cas des dauphins et baleines orchestrée notamment par les Japonais mais au-delà de la violence vis-à-vis de ces animaux sauvages on est également en droit de se poser la question du maintien de cette pêche dite « culturelle ». Car il est aujourd’hui avéré que les tissus des grands mammifères marins contiennent nombre de métaux lourds et autres substances toxiques issues de la pollution des océans, liées notamment aux pratiques de l’agriculture intensive et à l’usage de pesticides en très grandes quantités. La viande de ces globicéphales est donc gorgée de polluants et sa consommation peut entraîner de graves problèmes de santé. Un habitant, participant au partage de la viande, m’avoue n’avoir pas consommé toute la viande issue du dernier grindatrap, ayant eu lieu en 2001. Si la chasse est certes réglementée et locale n’est-elle pas devenue un simple folklore et la consommation de viande un potentiel danger sanitaire ? Auquel cas, sa pratique ne se justifie aucunement tant d’un point de vue éthique que sanitaire et il serait grand temps de mettre fin à ces pratiques d’un autre temps.




photographie : cyril ruoso



Aujourd’hui, le Japon, la Norvège mais également l’Islande continuent de chasser les baleines, et font pression sur la CBI et sur ses membres afin de rouvrir officiellement cette chasse au mépris des menaces pesant sur ces espèces. Ne doit-on pas voir dans ce bras de fer une action plus politique qu’un réel enjeu économique ? Ce serait en tout cas le cas pour l’Islande qui en annonçant sa volonté de rouvrir la chasse obtient une écoute de la part de la communauté internationale. Un moyen pour ce petit pays de dire que malgré sa taille et sa discrétion, il ne se plieront pas aux bons vouloirs et aux pressions économiques de grandes puissances (comme les Etats-Unis qui ont depuis plusieurs années des vues sur l’Islande, pays particulièrement intéressant d’un point de vue énergétique du fait d’une géothermie abondante) et qu’ils ont leur mot à dire et souhaitent être entendus. En attendant, les baleines sont les grandes perdantes de ce bras de fer géopolitique et économique. Et si, aujourd’hui, la chasse à la baleine reste malgré tout réglementée, ce n’est pas le cas de celle de nombreuses espèces de petits cétacés comme les dauphins. Chaque année par exemple, 17 700 marsouins de Dall sont massacrés dans les eaux japonaises et leur chair est ensuite vendue sous l’appellation « viande de baleine ». Enfin, l’écotourisme baleinier qui consiste à aller observer de très près les grands mammifères marins ne voit pas d’un très bon oeil la demande insistante de reprise de la chasse par plusieurs pays, notamment l’Islande où ce tourisme est très prisé et développé. Une preuve de plus que protéger les baleines peut aussi être avantageux financièrement sur le moyen et le long terme, adressée à tous les sceptiques qui ne voient dans la biodiversité qu’une source de revenus à court terme par le biais d’une exploitation destructrice. 



article extrait du web(maga)zine GREEN IS BEAUTIFUL n°5 du mois de mars 2008




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